Débat
- Chômage dans la profession, nombre d’informaticiens en France,
tension ou non des métiers du numérique, hégémonie patronale… Syntec
Numérique et Munci, une association d’informaticiens, s’affrontent sur
les chiffres. La question centrale : le lobbying en faveur du numérique
autorise-t-il tout ?
Volonté de lobbying et échéances électorales poussent les acteurs du
numérique à multiplier les contacts et les initiatives en direction des
dirigeants politiques – et
réciproquement. En France, Syntec Numérique entend ainsi mobiliser autour de son leadership.
Pour défendre ses métiers et les intérêts de ses membres, le syndicat patronal soigne donc particulièrement
son image, insistant notamment sur le poids économique des entreprises du secteur.
Un taux de chômage qui a son importance

Pour cela, il s’appuie notamment sur plusieurs chiffres, qu’il défend ardemment face
aux contestations, en particulier de la part du Munci, une association d’informaticiens. Le
président de Syntec Numérique, Guy Manou-Mani, a défendu ces chiffres à l’occasion de
sa conférence du 17 novembre sur la conjoncture 2011-2012.
«
Nous serons particulièrement scrupuleux sur la donnée des chiffres. Et
chaque fois, nous reprenons les chiffres de l’Apec en direct, sans aucun
changement ou arrangement » jure-t-il avant d’annoncer un taux de
chômage des informaticiens basé sur une estimation de 700.000 à 800.000
emplois.
« 24.000 [Ndlr : il y avait 25.900 chômeurs de
catégorie A en septembre] sur 800.000, cela fait 3% de chômage. C’est un
chiffre incontestable et qui n’est pas donné par nous pour je ne sais
quelle idée » calcule ainsi le président de Syntec Numérique. Problème,
comme le relève notamment le Munci, d’ailleurs directement pointé du
doigt durant la conférence, cette donnée est bien erronée.
Elle n’est en tout cas pas le fruit d’une comptabilisation de l’Apec. Car selon le Munci, qui se réfère à
des études
de l’Apec, pour l’agence « il y aurait environ 391.000 salariés (cadres
et non cadres) exerçant en France une fonction dans l’informatique. »
Au 2eme trimestre 2011,
l’Insee dénombrait 533.000 informaticiens salariés et demandeurs d’emploi.
"Exagérer les difficultés de recrutement", levier économique des SSII
Avec
une base de 800.000 informaticiens, le taux de chômage est donc
totalement différent qu’avec 533.000 (3,3% au lieu de 4,8%). Si Syntec
Numérique se défend de toute volonté d’instrumentaliser les chiffres (
les libertés prises avec
les chiffres
de la filière nucléaire française démontrent que l’exercice n’est pas
exempt d’arrières pensées), le Munci se pose là encore en contradicteur.
« Exagérer les “difficultés de recrutement” a toujours été
un moyen pour les SSII de légitimer davantage le recours à l’offshore et
à l’immigration économique depuis les pays à bas coûts… souvent
synonymes de dumping social, réduction des coûts oblige ! Autre intérêt :
bénéficier des fonds publics (pôle-emploi et collectivités
territoriales) pour former, souvent à la va-vite, des non-informaticiens
à nos métiers » pointe l’association.
« Toute les entreprises
souffrent d’une tension » a d’ailleurs clamé Guy Manou-Mani. « C’est un
mauvais combat, un très mauvais combat, pour ces associations
pseudo-syndicales qui contestent ces chiffres parce qu’elles nous
empêchent de faire pression sur les pouvoirs publics pour améliorer le
nombre d’ingénieurs, pour encourager le public à choisir ces professions
» ajoute-t-il.
Les contestations sont un mauvais-combat selon Syntec Numérique

En clair, la contestation pénaliserait le secteur et ses métiers.
Régis Granarolo, président du Munci,
reconnaît que les critiques dont l’association fait l’objet de la part
du Syntec Numérique sont de « bonne guerre », mais conteste avoir une
attitude « contre productive. »
« Ce n’est pas en communiquant
des chiffres erronés et en donnant des repères qui ne sont pas les bons
que nous serons pris au sérieux. Au contraire, pour gagner en
crédibilité auprès des politiques, il est indispensable d’être capable
de fournir des chiffres fiables. »
Fiabilité qui ferait d’ailleurs aussi défaut à un autre chiffre avancé par Syntec Numérique pour dénoncer la
circulaire Guéant
sur les jeunes diplômés étrangers. « Malgré nos efforts, cette
circulaire est sortie et a pénalisé 6.000 jeunes étrangers en situation
régulière, qui ont fait des études dans nos grandes écoles » dénonçait
Guy Manou-Mani.
Questionné, à plusieurs reprises, Syntec
Numérique assure que ces 6.000 diplômés concernent la seule filière du
numérique. Le Munci, favorable à un maintien
sous conditions de la circulaire Guéant, juge le chiffre de 6.000 diplômés étrangers
« totalement extravagant »
"Nous représentons toute la profession". Non répondent Munci et Cicf
Selon
le Collectif du 31 Mai, cité par l’AFP, toutes filières confondues
(grandes écoles ou non), ces étudiants étrangers concernés
seraient 10.000.
Outre le gouvernement et l’application stricte de la circulaire, Syntec
Numérique désigne un autre responsable à la situation des étudiants
étrangers.
« Comme certaines personnes dans nos métiers
continuent à dire qu’il y a du chômage, les métiers du numérique n’ont
pas été considérés comme sous tension. Depuis le 17 août, les
préfectures considèrent que les candidats étrangers à des métiers dans
le numérique, n’étant plus sur la liste des métiers sous tension, elles
n’ont plus à accorder de permis de travail » argue Eric Tirlemont,
co-président de la commission marchés-tendances.
Attaqué sur
l’hégémonie du Syntec, Guy Manou-Mani répond « que c’est plutôt dans
l’intérêt général de l’industrie du numérique (…) Nous représentons
toute la profession. Et vous avez le Munci (…) qui fait son fond de
commerce sur la contestation de nos chiffres. Je dis qu’il travaille
contre l’intérêt de toute la profession et surtout de nos salariés. »
«
Nous sommes en démocratie et que les associations y ont un rôle
important à jouer, y compris les associations professionnelles comme la
notre » rétorque le Munci, qui s’est
rapproché du CICF
Informatiques pour faire entendre les revendications des indépendants
et TPE de l’IT, non représentés selon eux par Syntec Numérique.
«
Ces entreprises pâtissent par ailleurs d’une intermédiation exagérée
[Ndlr : sous-traitance en cascade opérée par les grandes SSII] et d’un
déréférencement auprès des grands comptes » déclarait ainsi récemment
Marie Prat, présidente de la CICF Informatique.